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Article from MAGAZIN'ART magazine, Fall 2001
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Lorenzo Fracchetti
le peintre venu d'ailleurs
Avio est une petite ville italienne d'environ 3 000 habitants située dans la province
de Trente. Si les plus anciens y parlent encore un dialecte proche de l'allemand et si les
germanophones y forment une partie importante de la population, il n'y a là aucun
mystère. Cette région sise dans le Trentin-Haut-Adige est bornée au
nord par l'Autriche et a appartenu au Tyrol autrichien jusqu'à la fin de la première
guerre mondiale. C'est là qu'est né Lorenzo Frachetti en février
1946. Mais ce n'est pas ce qui, dans sa région natale, a le plus marqué son
imaginaire. C'est dans le Trentin-Haut-Adige que sont situées les Dolomites, ou Alpes
dolomitiques, qui culminent à une altitude de 3 342 mètres. Cette région
constitue la nature à son plus majestueux puisque, entaillée par toutes ces
crêtes, elle ne peut aussi qu'être semée de profondes vallées fluviales
et de multiples lacs en miroirs. Frachetti y passa une enfance d'émerveillement.
Toute cette beauté sauvage, cette proximité avec différents peuples,
résidants ou attirés dans la région par les stations de ski nombreuses, ont
fait de Frachetti un être ouvert, assoiffé d'espace, de connexion avec la
différence, d'audace. C'est ainsi qu'en 1967, il décida de prendre le large. Il
voulait de l'espace. La carte du monde lui offrit l'Australie et le Canada. Frachetti
aimait l'hiver. Il mit Ie doigt sur le Canada. Même si Montréal faisait beaucoup
parler d'elle à l'époque - c'était l'année de l'exposition
universelle - c'est Toronto qu'il choisit. Une nouvelle vie commençait. Chance du debutant :
il tomba sur une offre d'emploi qui allait lui épargner les soucis monétaires et
sociaux auxquels font très souvent face les nouveaux arrivants.
George Lonn, éditeur réputé qui publiait des livres sur l'Arctique et
enseignait à l'Academy of Ontario Artists, était à la recherche d'un
illustrateur. Frachetti était son homme. Avant de quitter l'Europe, il avait mis dans ses
bagages une solide formation à l'Académie des beaux-arts de Milan puis s'était
ensuite établi en Suisse où, pendant deux ans, il avait poursuivi sa formation en
design artistique.
Lorenzo Frachetti rêvait d'espace, il en eut plus qu'il n'avait jamais espéré.
Son travail l'amena dans la région des îles de Baffin, où il accumulait
esquisses, photographies et notes. Il y a de cela 30 ans. N'est-ce pas qu'on y était a
l'époque des pionniers ? Frachetti trouva dans le grand Nord des populations et des
spectacles auxquels il s'identifia : solitude, calme, horizon sans limite et - malgré le
froid et la glace - chaleur et regroupement chez les peuples autochtones chez qui il eut le
bonheur d'être invité. Si on lui demande ce qui constitue l'āme de l'Arctique, il
n'hésite pas à répondre que c'est son peuple à l'esprit créatif
qui dispose de beaucoup de temps libre, en particulier l'hiver. Les Inuits aiment les arts et les
artistes et ont un grand talent pour la sculpture. Il a fait de magnifiques portraits en noir et
blanc de certains de ces hommes et femmes-là. À cette époque, son sentiment
était que le noir et blanc peut donner un rendu beaucoup plus dramatique des sentiments
humains et de l'effet de la nature sur ces visages burinés par les éléments,
les joies et les tristesses de la vie.
Entre 1974 et 1976, Lorenzo Frachetti retourna en Europe. Il se remit à l'école
et comprit une fois pour toutes qu'il ne voulait plus du carcan de la formation académique.
Il allait plutôt se créer un style à lui qui relèverait « d'un
dialogue entre la spontanéité et la discipline, entre la passion de la liberté
et la conviction que ce qu'il y a de mystérieux dans son sujet ne se cueille qu'à
travers son étude à la fois amoureuse et studieuse ». Depuis, il va son
chemin, tāchant de nous donner une vision particulière de l'espace géographique
le plus spécial de notre pays. C'est cela la mission de ce peintre venu d'ailleurs. Quand
on connaît son cheminement, on ne se demande plus ce qu'un émigrant entendait nous
montrer de nos propres terres. Il nous répondrait probablement ce que Voltaire disait en
son temps à ceux qui lui reprochaient d'écrire sur la France à partir de
l'étranger : « Pour écrire l'histoire de son pays, il faut être hors de
son pays ». Il est vrai que Voltaire n'avait pas toujours le choix. Les autorités
françaises l'attendaient souvent à l'époque avec une invitation en bonne
et due forme à la prison de la Bastille... Mais il reste que la distance provoque
une plus grande objectivité et qu'il fallait peut-être l'il d'un Européen
pour nous apprendre les beautés du soleil arctique.
Nous avons demandé à Frachetti de nous parler d'une de ses toiles qui lui
est particulièrement chère et qui est en même temps représentative de
son uvre. Il nous a décrit Welcome Party. Il s'agit d'une immense toile de
36 x 48 pouces. Il y a là des bleus profonds et l'eau est presque or à cause de
l'effet solaire. Ceux qui sont là pour souhaiter la bienvenue, ce sont les chiens
qui at-tendent leur maître, un Inuit dans toute sa grandeur de l'homme du dos de la
terre. Il est là sur la glace, parti à la chasse au phoque. Les chiens
racés, l'homme dans sa grandeur sont à la recherche de leur survie charnelle.
Lorenzo Frachetti veut aussi par son uvre contribuer à la survivance de toutes ces
traditions du Nord.
Pour clore notre entrevue, nous lui avons demandé de nous parler d'une autre
scène, d'un autre animal caractéristiques de son art. La réponse ne
tarda pas. « Il s'agit de l'ours que j'aime représenter sous bien des angles, en
bien des situations. Je lui accorde une place privilégiée parce que cet animal
est vraiment un grand seigneur. Mais j'aime le peindre pour une autre raison ».
Ici Lorenzo prend le ton amusé du professeur sūr de produire son effet : « Je suis
fou de l'Arctique qui, comme vous le savez sūrement, porte le nom de l'ours...» Il le savait
bien, allez, que nous risquions de faire partie du nombre élevé de Canadiens qui
pensent à tort que le mot Arctique tire ses origines d'un quelconque arc polaire ou
nordique. Il met les pendules a l'heure. Le peintre venu d'ailleurs souhaite que nous sachions
tous que l'Arctique tire son nom de deux mots grecs : arktikos qui signifie de l'ours
et arktos qui veut dire ours. L'ours, grand seigneur, est au cur de l'uvre de
Lorenzo Frachetti, parce que c'est aussi le nom de sa région préférée
du globe!
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